Chronique d’une féministe en apprentissage – épisode 2 Artefact 2022

un article de Lou-Salomé Potier

Après des mois de préparations et « de nombreuses nuits blanches » pour le Comité, le voilà : Artefact 2022, l’évènement culturel inter-IEP de l’année. Très attendu par les étudiant.e.s, il a rassemblé les IEP de Toulouse, Rennes, Bordeaux, Grenoble, Aix-en-Provence, Strasbourg, Lyon, et Saint-Germain-en-Laye, pour des épreuves d’éloquence, de danse, de musique, de théâtre.

Pour découvrir l’évènement culturel en lui-même : Artefact ou l’insoutenable beauté de nos IEP – IEPresse

Mais cette année, des ombres au tableau évidentes. L’épidémie de Covid-19, pour commencer, qui avait déjà obligé à une annulation du week-end en 2021 et son report en 2022. Dans son discours d’entrée, Madame Céline Braconnier, directrice de l’IEP saint-germanois, rappelle l’inquiétude constante d’un nouvel enfermement et « l’attente d’une écoute presque vitale » que partagent tous les étudiant.e.s, dont les deux dernières ‘‘plus belles années de leur vie’’ ont été gâchées par le virus. Mais c’est aussi la première édition d’Artefact après la polémique « #SciencesPorcs » qui avait ébranlé l’ensemble de l’institution française de Sciences Po l’année dernière. Sans jamais être mentionné, son spectre plane au dessus de chacun des mots de la directrice. Il faut dire que la tempête avait sérieusement secoués les différentes administrations, pointées du doigt pour leur indifférence, leur inaction, voire même – parfois – leur passage sous silence de viols, agressions sexuelles, harcèlement. Même si l’IEP de Saint-Germain-en-Laye avait été relativement épargné par les dénonciations, le sujet est sensible.

Alors, cette année, s’ouvre « l’édition de la réinvention », « presque post-covid », dans l’idée de construire un autre avenir « moins sexiste ». Et à Madame Céline Braconnier de s’exclamer : « puisse cette scène faire de votre jeunesse une œuvre d’art ! »

Des projets artistiques porteurs de féminisme

Durant l’épreuve d’éloquence, certaines délégations ont fait le choix de défendre la cause des femmes dans leurs productions, cause devenue vecteur d’expression artistique.
Les deux orateurs de l’IEP d’Aix-en-Provence ont défendu la chanson d’Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres, réalisée en 1975. 1975, reconnue officiellement année de la femme par l’ONU. 1975, année du droit à l’avortement, dont l’interdiction était une « négation de l’humanité des femmes ». 1975, soit deux siècles après la révolution de 1789 : « ce n’était pas l’année de la femme », clame le duo. « Anne Sylvestre réinvente la féminité » tout en se gardant de « misandrie ».
« Pour vous, qu’est ce qu’une sorcière ? – Une femme forte, libre et indépendante (…) » Mais les sorcières sont trop souvent assassinées, et les orateurs déclament les chiffres des féminicides en France dans une litanie glaçante.

Pour plus d’informations sur le concept de sorcière dans le féminisme : voir les « Petits points sur les sorcières » de Les Salopettes (@lessalopettes.lyon) • Photos et vidéos Instagram


Les orateurs de l’IEP de Bordeaux ont quant à eux discouru sur La métaphysique des tubes, écrit par Amélie Nothomb en 2000. Si leur représentation ne parlait pas explicitement de féminisme, ils ont rendu hommage à l’œuvre d’une femme qui, comme Marguerite Duras et comme Virginia Woolf, a du se mettre à l’écart pour écrire, pour créer, pour suspendre le regard masculin, s’en dérober enfin. « J’écris ma vie pour ne pas qu’on me la prenne », récite l’étudiante d’une voix vibrante.
Cette année, une règle avait été ajoutée : l’obligation pour les duos d’orateurs d’être paritaires. Et pour la plupart, les étudiantes tiennent le devant de la scène. Parfois même, comme c’était le cas

pour l’IEP de Bordeaux, l’homme se met un peu en retrait et donne la réplique à sa partenaire féminine, dont la voix s’élance dans la salle comme un cri émancipateur. Quelque fois il oriente la direction du texte. C’est un défi joueur, une ballade des mots puissante car enfin, les femmes s’expriment.
Une regret cependant, qu’un œil averti de féministe ne peut laisser échapper : si les équipes d’éloquence étaient mixtes, il n’y a que très peu, voire pas du tout, d’étudiants dans les groupes de danse. « Ils ne viennent pas » déplore Justine Grout, étudiante à l’IEP de Saint-Germain-en-Laye et membre de l’équipe de danse. Et, plus généralement, on observe une nette majorité de femmes dans les délégations. Pourquoi tant de retenue, chers étudiants ?
Et durant Artefact, la lutte contre les Violences Sexuelles et Sexistes (VSS), ça donne quoi ?
Antonella Liberatore était responsable de la prévention des violences sexistes et sexuelles au sein du Comité Artefact.
« Ma mission a consisté dans un premier temps à créer le plan de gestion des VSS au sein de l’évènement afin de respecter au mieux la charte mise en place par le comité. En amont du week- end, nous avons beaucoup fait de communication sur les réseaux sociaux pour montrer aux étudiants que cette problématique comptait beaucoup. On relayait par exemple les numéros d’urgence et on a créé une brochure de prévention sur les VSS. »
Puis, nous avons travaillé avec l’administration de l’IEP et des associations, nous avons rendu obligatoire la prévention aux VSS pour les délégations et nous avons organisé des tables rondes. » L’une d’elle, notamment, avait réuni le BDA et le Comité Artefact pour parler du genre dans l’art, et de quel façon celui-ci pouvait également être vecteur d’inégalités voire de violences. Cette table ronde a particulièrement aidé Antonella à apprendre et à se former sur le sujet, ainsi que l’aide précieuse reçue par l’association féministe de l’IEP FAM et les deux formations qu’elle avait reçu à la rentrée. Elle me parle également des sites d’associations féministes, telle que Sciences Po au féminin.
Découvrez l’association Sciences Po au féminin : Bienvenue sur le site de Sciences-Po au Féminin ! – Sciences-Po au Féminin (scpofeminin.fr)
« Durant le week-end, j’ai notamment géré la safe zone de la soirée à La Clef ainsi que la surveillance de potentielles situations de VSS. C’était très stressant, mais il y avait avec moi toute une équipe de bénévoles. Le week-end a été une réussite. Les participants a vu que tout était fait pour qu’il y ait un minimum de risques, et que si il en survenait quand même, ils seraient vus, entendus, compris. »
Antonella ne se dit « pas surprise du tout » par #SciencesPorcs : « on le savait, c’est systémique, c’est partout ». En revanche, voir le sujet des violences sexistes et sexuelles ramener à l’échelle de son école l’a poussé à une prise de conscience encore plus importante. « D’abord, il faut prendre en compte la parole des victimes et leur faire comprendre qu’on est de leur côté ». L’administration de l’IEP semble selon elle avoir intégré la problématique, en nommant notamment une responsable pour la gestion des risques et en soutenant le plan de gestion des VSS pour Artefact. Antonella insiste sur la nécessité de poursuivre dans cette voie : « l’administration a compris qu’elle n’avait plus le droit de fermer les yeux ou de mal faire », « mais il faut que ça continue ».
Un groupe d’étudiants référents, reconnaissables à leur brassard jaune fluorescent, étaient disponibles durant tout le week-end et chacun pouvait les solliciter en cas de problème. Camille, en quatrième année à Saint-Germain-en-Laye, en faisait partie. Sa mission : accompagner la délégation et reporter les potentiels problèmes. En début d’année, elle avait suivi une formation portant notamment sur le harcèlement sexiste et/ou sexuel au sein du travail ou de l’école, sous forme d’improvisation théâtrale. Si elle s’estimait déjà très sensibilisée (en partie parce qu’elle est une femme), elle témoigne que cela lui a permis de mieux savoir reconnaître, définir et agir ; et donc d’être une aide efficace pour les victimes et témoins.

Quels dispositifs de prévention et d’éducation aux VSS ?


Avant de pouvoir participer à Artefact, les étudiant.e.s de l’IEP de Lyon ont suivi une formation, dispensée par l’organisation Consentis, qui lutte contre les violences sexuelles en milieu festif et tente d’instaurer « une culture du consentement sexuel dans les festivals et boîtes de nuit » (comme on peut le lire sur leur site internet). Milena et Luse me décrivent la formation : un temps d’information par le visionnage de vidéos sur le sujet puis un temps d’échange avec les étudiants. Si cela leur paraît nécessaire « pour mettre des réflexes dans la tête », les deux étudiantes s’interrogent. Déjà, sur l’impact de l’éducation aux VSS au sein des IEP : « dans les formations facultatives, il n’y a que des femmes. Est-ce que c’est vraiment utile ? » Nous sommes rejoint.e.s par un étudiant, Camille, qui me raconte que lors de la seule journée de formation aux VSS avec le BDA, seulement la moitié des présidents des associations étaient présents.
Sur le rôle de l’administration de leur campus, également ; selon mes interlocuteurs, ce sont en fait généralement les étudiants qui prennent les initiatives. Aucun cours sur le sujet dans le tronc commun.
Lorsque j’évoque Sciences Porcs, iels se disent « désabusé.e.s ». « Les médias en faisait quelque chose d’inédit, mais pour moi, c’est la même chose partout. Ça ne m’a pas surprise, le sexisme est une violence systémique, cela ne peut pas être mieux qu’ailleurs dans les IEP » témoigne Luse.
Je me tourne ensuite vers la délégation de l’IEP de Rennes, qui réagit vivement quand j’annonce le sujet de mon travail : iels ont visiblement beaucoup de choses à dire dessus.
Les étudiant.e.s ont suivi un TD obligatoire, dans lequel ils ont reçu des avocats de la défense, des médecins légistes et des policiers. Le cours était visiblement très « juridique et politique » mais loin d’être assez concret: pas d’associations de défense des victimes et pas d’éducation au consentement. « Or, il ne faut pas partir du principe qu’un mec de vingt ans sait demander le consentement » souligne une étudiante. Les victimes étaient parfois presque culpabilisé.e.s, et il n’y avait pas de trigger warnings, regrette la délégation. Une ancienne étudiante, Fiona Texeire, a du organiser seule son intervention, très appréciée cependant. La délégation me conseille son podcast, « Y a pas mort d’homme ».
Le podcast : Y a pas mort d’homme | Épisode 1 – YouTube

Du côté de l’administration, des « maladresses » et une cellule d’écoute mal gérée. Et à partir de la quatrième année, plus rien : ce sont surtout les étudiants eux-mêmes qui se mobilisent, lors d’AG étudiantes, dans des syndicats et des associations. Pour préparer Artefact, ils ont suivi une formation sous forme, là encore, de « théâtre forum », organisée avec une association féministe.
Lorsque j’évoque Sciences Porcs, même réaction que les étudiant.e.s de Lyon : une élève de quatrième année m’explique que c’était « dur à lire » mais qu’elle n’était « pas surprise par Sciences Porcs ». Néanmoins, elle note que des changements sont advenus depuis un an, et que le BDE de Rennes a bien réagi, en faisant de la sensibilisation avec des affiches ou des numéros d’urgence à appeler durant les soirées.
Je récolte plus de retours positifs auprès des étudiant.e.s de la délégation de l’IEP de Grenoble. Tout le monde a reçu une formation, car elle conditionne l’entrée dans les organisations étudiantes. Certaines formations portaient sur les VSS et les discriminations lors des soirées et duraient deux heures, et comportaient en théorie un temps de présentation et un temps d’échange. De ce que l’on me dit, l’administration de l’IEP a par ailleurs imposé une grosse pression aux associations pour qu’elles se sensibilisent et se forment sur la question.

Corentin nuance un peu. Les formations étaient surtout théoriques, et portaient sur l’aspect juridique de la question. Son éducation aux violences s’est selon lui plutôt faite par la socialisation aux pairs. De même, la délégation regrette que n’ait pas été fait le lien avec les discriminations faites aux personnes LGBT+.

Élargir encore la prévention contre les VSS


Et si vous aviez carte blanche, au sein de votre IEP, pour mettre en place des actions contre les VSS ? Les idées fusent. Imposer des formations différentes tous les ans, pour commencer. Améliorer ces dites formations, ensuite. Mettre en place des temps d’échanges réels. Donner les clefs pour pouvoir aider les autres, accompagner la victime, et s’aider soi-même. Former concrètement au consentement. Faire en sorte que tout le monde bénéficie de cet apprentissage, et pas uniquement les membres des associations étudiantes. Proposer, pourquoi pas, des ateliers en petits groupes au sein des associations.
Surtout, faire le lien avec les violences spécifiques subies par les personnes LGBT+, systématiquement. Penser également aux violences de langages subies par des étudiant.e.s LGBT+. Ne jamais culpabiliser les victimes.
Artefact 2022 a été une réussite, un évènement culturel étudiant magique et profondément enrichissant, qui a démontré que les lignes bougent, que les codes changent. Que la prise de conscience est réelle et mène à des changements concrets. Il faut encore avancer, mais ce qui est évident, c’est que les étudiant.e.s veulent le faire. Iels sont porteurs, moteurs dans ce domaine. La jeune génération n’aura pas fini d’étonner le patriarcat, croyez-moi.

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